Poliomyélite en Ukraine, derniers soubresauts de virus à l’agonie…

L’annonce de deux cas de poliomyélite en Ukraine l’été dernier est l’occasion de mentionner la campagne de vaccination initiée en 1988 sous l’égide de l’OMS en vue de l’éradication (disparition de la planète) des virus responsables de cette maladie (voir Rapport publié par l’OMS en novembre dernier)…..C’est surtout l’occasion de raconter une histoire virale, qui, si tout se passe bien, pourrait définitivement envoyer aux oubliettes les terribles épidémies qui ont secoué le monde, « dit développé », dans la première moitié du 20ème siècle. La poliomyélite (paralysie flasque irréversible des membres inférieurs, sous sa forme la plus fréquente) est causée par trois virus Polio de la famille des entérovirus. Trois types différents de virus, car chacun des trois affiche une identité différente face au système de défense immune (cf. Vaccination).  Jusqu’à la fin du 19ème siècle, ces virus étaient endémiques (en circulation partout sur la planète) et provoquaient en permanence des cas sporadiques de poliomyélite chez les enfants en bas âge. Dans la première moitié du 20ème siècle, les États-Unis et l’Europe ont été frappés par des épidémies (circulation du virus locale et temporaire) de plus en plus sévères qui atteignaient cette fois en priorité des adolescents, voire de jeunes adultes qui présentaient également une atteinte des muscles du diaphragme, nécessitant le maintien des patients sous assistance respiratoire (poumons d’acier à l’époque). Cette situation catastrophique a complètement changé avec l’introduction de la vaccination à la fin des années 1950.

Sachant que la transmission du virus se fait essentiellement par la nourriture et l’eau contaminées (les virus suivent un voie oro-fécale),  cette situation a de quoi surprendre. En effet, c’est dans les pays avec un système sanitaire le plus développé que les épidémies ont sévi. Cela s’explique de la manière suivante. D’abord, par le fait que  seul le 0.1 à 1% des infections voit le virus atteindre le système nerveux et provoquer des paralysies par destruction des neurones moteurs (ceux qui activent les muscles). La majorité des infections (>99%) est contenue dans le conduit gastro-intestinal où les virus se multiplient dans les muqueuses (provoquant des symptômes grippaux ou pas) pour être expulsés dans les selles et perpétuer ainsi leur vie de virus. Ensuite, sans que l’on sache trop pourquoi, les infections des enfants en bas âge conduisent à moins de séquelles neurologiques que celles qui affectent les individus plus âgés. Ainsi, dans une situation où les conditions sanitaires sont de pauvre qualité, le virus est en circulation permanente partout et tous les enfants sont infectés dans les premiers mois de vie. Il y aura certes des cas sporadiques de paralysie en permanence, mais tous les enfants qui grandissent seront immunisés pour la vie par les infections subies dans les premiers mois où les dégâts de l’infection sont moindres.  Lorsque la qualité des conditions sanitaires augmente, le virus circule avec moins de régularité dans la communauté. Les enfants vont rencontrer le virus plus tard, lorsqu’ils seront scolarisés par exemple. Un réservoir important de jeunes adolescents non immunisés se construit ainsi dans la population. Lorsque le virus atteint ce réservoir, il se multiplie et se transmet sans barrière immune, provoquant des maladies plus graves et en plus grand nombre. Devant ce désastre épidémique,  des vaccins de deux sortes ont été produits dans les années 1950 lesquels ont reçu le nom des deux chercheurs qui les ont mis au point: John Salk et Albert Bruce Sabin.

  • Le vaccin Salk est composé des trois types de virus Polio (type 1,  2 et 3)  sous forme atténuée (Cf.  La Vaccination). L’atténuation consiste à annuler la capacité des virus à atteindre le  système nerveux. Ce type de vaccin a plusieurs avantages. Il est administré par voie orale (oral polio vaccine, OPV), sous la forme d’une goutte directement déposée dans la bouche de l’enfant (facilité d’administration). Ces virus atténués se multiplient,  sont produits dans les selles  et peuvent immuniser toute une fratrie par transmission secondaire. Ils ont en outre la propriété de générer une défense immune dans le conduit gastro- intestinal propre à empêcher la multiplication des virus sauvages (les virus qui circulent naturellement dans la population), défense qui interrompt la chaine de transmission de ces virus sauvages. Finalement, ils sont produits à moindre coût. Les désavantages de ce vaccin sont qu’il nécessite une chaîne de froid et qu’il ne doit absolument pas être administré à des enfants souffrant d’immunodéficience.  De plus, pour une vaccination sur 1 à  2 millions, il conduit à une réversion, ce qui signifie que le virus atténué retrouve son potentiel infectieux  et provoque une paralysie liée à la vaccination. Ce virus « révertant » peut ensuite se propager comme un virus sauvage.
  • Le vaccin Sabin est l’équivalent du Salk, mais sous forme inactivée (IPV, cf. La Vaccination). Il doit être injecté. Les anticorps qu’il suscite vont bloquer la course des virus sauvages vers les neurones et annuler les symptômes neurologiques. C’est un effet protecteur qui n’empêche pas forcément la multiplication des virus sauvages dans le conduit gastro-intestinal, il est ainsi moins efficace pour interrompre la chaîne de transmission. Son mode d’administration (injection) complique la logistique lors des campagnes de vaccination. Ses avantages résident dans une plus grande stabilité au transport, une sécurité absolue pour les immuno-déprimés, ainsi qu’un risque nul de réversion.

En 1988, l’OMS a établi un plan de vaccination planétaire visant à éliminer définitivement les 3 virus Polio. Cet ambitieux programme a été rendu possible par la disponibilité de vaccins efficaces,  l’absence de réservoir animal pour ces virus (virus confinés à l’espèce humaine) et une surveillance de la circulation du virus basée sur l’apparition de symptômes visibles (paralysie flasque).  Le rapport de l’OMS cité ci-dessus (Rapport publié par l’OMS) montre que l’on est à bout touchant, mais qu’aucun relâchement de la vaccination n’est permis. Les 2 cas de paralysie en Ukraine sont là pour le rappeler. Ils surviennent dans une situation où la vaccination a diminué pour atteindre seulement 60% des nouveaux-nés, alors que pour espérer éliminer la circulation des virus, ce taux doit dépasser 90-95%. Si cet objectif est atteint à l’échelle de la planète, et qu’il n’y aura plus de cas répertorié, les virus Polio pourront être déclarés éradiqués et les vaccinations pourront être arrêtées. Pour rappel, l’unique exemple d’éradication d’un virus humain concerne le virus de la variole, annoncée officiellement par l’OMS en 1980. Pour les virus animaux, le virus de la peste bovine (Rinderpest virus) a été déclaré éradiqué en 2011 (cf. déclaration de l’OIE).

Note: Pour ceux que cela intéresse, Philip Roth dans son roman Némésis (Gallimard) fait une description réaliste et poignante de l’atmosphère qui pouvait régner dans une communauté lors de la survenue d’un épidémie de polio.

Nemesis_low

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*